Lorsque l’égo énonce une parole qui est le reflet de son interprétation psychologique du monde et des êtres, il énonce une parole mensongère. Il s’écarte à la fois de ce qui est réel en lui et de ce qui est réel en l’autre. Il se fait prendre au piège de ses propres systèmes de valeurs qui lui donnent sa sécurité psychologique mais qui lui fait projeter ses croyances limitantes sur tout ce qui est extérieur à lui. De ce fait, il se réduit, il réduit le monde et il réduit l’autre au périmètre de ce qui lui semble vrai, valide, valable, acceptable au nom d’une grille de lecture qui a fonctionné comme une planche de salut pour survivre dans ce monde. Il bâtit son rapport au monde et son rapport à l’autre sur la souffrance qu’il endure de devoir survivre plutôt que vivre. Il fait sans le savoir de sa souffrance existentielle le filtre par lequel il comprend la vie et les êtres. Sa parole est alors l’émanation de cette souffrance qu’il ne parvient pas à toucher réellement car elle devient la surface sur laquelle tout s’arrête ou se brise. Cette surface opacifiée faite de la mémoire vive des traumas de l’ego qui rejouent tous à un degré ou à un autre son immense souffrance d’être incarné tout en étant coupé de sa nature réelle, devient avec le temps une barrière infranchissable entre lui et autrui. Car l’autre devient un être dont il faut se protéger parce qu’il fait immanquablement résonner en lui la souffrance d’être imparfait. Imperfection qui devient un régime d’impuissance face auquel les systèmes de défense de l’ego se construisent pour tenter de survivre à cette imperfection qui sonne en lui comme une condition révoltante et dégradante. L’ego qui vit dans le cauchemar intime de sa propre imperfection vit une très grande souffrance et ne sait pas faire autrement que la laisser jaillir en dehors de lui ou contre lui lorsque celle-ci devient trop saillante. Cette diffraction réduit encore davantage l’ego dans son envergure parce qu’il perd ses énergies pré-personnelles, comme une hémorragie qui le vide de son énergie vitale. Plus l’ego diffracte, plus il endure sa propre impuissance face à la vie et plus il recherche une cohérence interne pour ne pas devenir fou. L’ego rationnel s’agrippe alors à ses pensées pour construire cette cohésion et se donner raison par tous les moyens possibles comme une extension de sa planche de salut construite sur la base de ses systèmes de croyances. L’ego meurt à petit feu dans sa prison mentale et émotive et continue à souffrir de cette coupure d’avec lui-même, c’est-à-dire de cette coupure avec ce qui est totalement intègre en lui et absolument respectueux de l’autre. Lorsque l’ego aura pris le parti de briser en lui l’opacité qui lui fait prendre sa souffrance psychologique pour une lanterne, il verra que sa souffrance réelle est une traversée qui débouche sur l’universel en lui. Il se verra en l’autre et n’aura alors plus besoin d’aucun système de valeurs pour interpréter les reflets de ses propres limitations car il aura fait sauter ces systèmes par l’alliance de sa volonté, de son intelligence et de son amour. Il sera alors en mesure d’énoncer une parole qui soit le reflet de ce qui est réel en lui.
Sandrine Vieillard