L’égo qui ressent en lui de manière diffuse et quasi permanente la subtile impression de ne pas être satisfait de lui-même à quelque degré que ce soit est pris sous la coupe d’un poids intime sans contour qui peut passer complètement inaperçu tellement l’individu a fait sienne, au cours de sa vie, cette insatisfaction diffuse qu’il finit par ériger en système de valeur à travers le perfectionnisme pour que ce sentiment de lui-même deviennent tolérable à ses yeux. Cette insatisfaction est pourtant un piège absolu qui sépare l’égo de sa nature réelle car elle le maintient dans un état de suspension qui devient la condition normale d’existence à partir de laquelle l’égo se sent dans l’obligation d’opérer des mouvements dans la vie qui ont principalement pour fonction de calmer son anxiété de fond. Car l’insatisfaction de l’égo est la manifestation d’une anxiété profonde face à la vie. Une anxiété qui place l’égo dans le mouvement de se sentir potentiellement responsable de ce qui va bien ou ce qui va mal dans son monde, et plus largement dans le monde. Ce mouvement électrise l’égo pour le mettre en quête perpétuelle d’une action qui viendrait soulager la grande insécurité qu’il vit de sentir qu’il pourrait ne servir à rien qui pourrait le faire reconnaître par le monde comme il va. L’insatisfaction de l’ego s’apparente ici à un rachat de l’ego par une quête permanente de mise à niveau vis-à-vis de ce que les égrégores collectifs ont institué comme cadre d’appartenance. L’insatisfaction de l’égo devient le propre doute de l’ego quant à sa valeur et quant à ce qu’il mérite. Elle maintient l’égo dans une fuite en avant qui constitue une perte d’énergie continue. L’ego passe alors son temps à se vider de ses énergies pré-personnelles pour calmer son incapacité à les contenir. Il perd son énergie vitale à racheter ce dont il croit être redevable vis-à-vis de la société ou encore vis-à-vis d’autrui. Il subit son existence. Il ne parvient pas à se libérer de la colle qui le limite mais qui lui donne dans le même temps l’impression d’exister au regard d’autrui et à ses propres yeux. L’insatisfaction de l’ego est une impossibilité de sentir en lui cette légèreté solide et pleine d’être satisfait sans avoir à recourir à des référentiels extérieurs pour juger de la validité de ce sentiment. L’insatisfaction de l’égo est une dépendance affective à la note que lui donnera la société. C’est une inféodation socialement organisée et valorisée. Elle empêche l’égo d’être créatif car elle le place dans une logique de devoir qui active les mêmes circuits psychologiques de rachat pour se sentir légitime, c’est-à-dire accepté et acceptable. C’est-à-dire aimable. C’est-à-dire aimé, non rejeté, non abandonné mais faisant parti d’un groupe constitué à partir des chaînes karmiques qui lient les individus les uns aux autres aux dépens de leur liberté individuelle et aux dépens d’une intelligence collective capable de s’émanciper de ses attachements pervertis par la peur de ne pas être reconnu. Comprenant cela, l’ego peut amorcer un mouvement de côté pour observer le moteur émotif de ses propres mouvements réflexes qui viennent calmer son insatisfaction de vivre. À partir de là, l’ego peut s’aventurer dans les recoins de ses insécurités pour y déceler les blessures de séparation qui l’ont morcelé dans sa psyché. Il peut s’y aventurer en comprenant que ses blessures intimes les plus profondes ont, dans leur singularité, une nature universelle qu’il s’agit de revivre pour refaire l’expérience de la souffrance de la déchirure sans se morceler, c’est-à-dire sans se replier dans des réflexes de survie consistant à se sentir victime de la vie, à blâmer autrui ou encore à se dévaluer dans sa propre souffrance. Cet axe unique et absolu de la traversée de sa propre déchirure devient pour l’égo la voie de passage vers sa propre réunification qui lui permet de recouvrer son intégrité en comprenant réellement ce que c’est de s’aimer et d’être satisfait de sa manière d’incarner une conscience ouverte et solide.
Sandrine Vieillard