Quand l’ego accède à une lecture différente de la vie à partir de laquelle il apprend à décoder ce qui se cache derrière les formes de son expérience plutôt que d’y adhérer aveuglément, il peut, sans s’en apercevoir, tomber dans un piège qui consiste pour lui à se réfléchir en train d’appliquer sur le monde une nouvelle grille de lecture qu’il pense plus intelligente. La pensant plus intelligente, l’ego se fige lui-même dans un positionnement où il se coupe potentiellement de celles et ceux qui n’accèderaient pas encore à cette lecture. Il fait de ce qu’il croit comprendre de son évolution un marche pied qui le conduit, s’il n’y prend pas garde, à alimenter une position de domination vis-à-vis d’autrui. Ce plafonnement de l’ego est un nouvel enfermement qui perpétue la rupture entre lui et autrui. Il exprime la tendance maladive de l’ego à fixer un énième cadre, qui n’est autre qu’une nouvelle croyance qui ne dit pas son nom, pour continuer à se sécuriser des peurs liées à sa blessure originelle qu’il n’a pas encore épurée. Cette fixité que l’ego se construit dans son réflexe existentiel de sécurisation, devient un nouveau périmètre limitatif qui vient circonscrire son rapport à lui-même et à autrui. Ce nouveau périmètre peut s’avérer plus pernicieux encore que le premier périmètre de la personnalité de l’ego car à partir de sa nouvelle grille de lecture, l’ego se donne une assise identitaire puissante qu’il alimente par le feu de son intelligence sans comprendre que ce feu peut devenir l’ultime rempart qui le sépare de l’autre. L’ego se fait alors piéger par son feu. Il se fait piéger par son intelligence orpheline d’une intelligence encore plus vaste et plus subtile qui renvoie à sa capacité à entrer en communication avec autrui dans une liberté totale sans qu’à aucun moment cette liberté construite sur l’énergie de son assise identitaire ne vienne affecter la sensibilité de l’autre. Cette capacité de respecter intégralement la sensibilité de l’autre devient la mesure de son intelligence réelle. Aussi longtemps que l’ego vibre dans ses corps à une impression, à une pensée ou à une émotivité qui est l’émanation de sa propre réactivité vis-à-vis de la sensibilité de l’autre, il est susceptible de chercher à la fuir ou à la dominer car sa réactivité est la marque d’une faille en lui qu’il n’a pas encore mise à découvert. L’expérience se chargera de lui présenter les formes relationnelle et évènementielle qui le pousseront alors à vivre cette faille en lui, non pas pour la brûler par son feu dans la croyance que son intégrité dépend de sa capacité de ne jamais se sentir vulnérable, mais au contraire d’entrer délibérément là où ça fait mal. Aller en lui là où ça fait mal permet à l’ego de traverser le réel de la souffrance humaine jusqu’au bout en captant sa dimension universelle qui fait alors de lui un être dont la conscience se libère de toute hantise de se sentir menacé par ses propres insécurités puisqu’il a pu, dans sa conscience, la traverser jusqu’au bout sans se morceler. Par cette traversée, l’ego sait que sa plus grande peur dans la vie a été de revivre ce fracas interne lié à sa chute dans la matière dont l’issue l’a laissé dans un état d’imperfection existentielle qui lui a retiré toute réelle intégrité de conscience. Le sachant pour lui, l’ego le sait pour les autres et ne peut plus faire autrement que de le respecter. Ce savoir manifeste alors la façon dont l’ego a pu faire voler en éclat toutes les croyances auxquelles il était encore prisonnier pour faire tampon entre sa souffrance et la traversée réelle de sa déchirure. Ce savoir permet à l’ego d’entrer dans sa vulnérabilité face à autrui sans craindre d’être de nouveau brisé par le traumatisme de l’abandon ou du rejet car en s’ouvrant à l’autre de la sorte, il ouvre chez cet autre un plein d’humanité dont la vibration crée les conditions d’une intégrité commune réhabilitée. Du fait de cette intégrité commune, l’ego qui se dévoile découvre que l’autre ne le rejette pas, ne le menace pas, ne l’utilise pas. L’autre le reconnaît et vit l’émerveillement de se reconnaître lui-même dans son humanité. Les deux egos s’approchent de l’expérience vibratoire de l’amour universel.
Sandrine Vieillard