Lorsque l’individu alourdit ses corps par la nourriture, il subit le mouvement initial de répondre à un réflexe organique issu d’un besoin de réassurance psychologique conditionné par les schémas de sa culture. Ce besoin de réassurance vise à consolider l’identification de l’individu à un vécu corporel de (sur) satiété constituant les bornes expérientielles de son rapport au monde. Dans cette forme expérientielle qui fait partie du connu en lui et qui est devenue avec le temps un pilier sensoriel polarisé, valorisé et structurant, l’individu recherche l’état de se sentir sécurisé dans l’expérience de se remplir. Or ce plein recherché n’est jamais réellement interrogé pour ce qu’il est car il est confondu avec l’effet qu’il exerce temporairement pour réchauffer/ sécuriser la psychologie insécure de l’individu. Ce plein devient un objet d’interrogation lorsqu’il y a un trop plein qui commence à saturer l’individu. Cette saturation lui fait prendre conscience qu’il est potentiellement prisonnier d’un (trop) plein qui crée à terme de la lourdeur, de l’inertie, c’est-à-dire un obstacle à la libre circulation des énergies vitales en lui. Dans ce cas, le plein en lui prend toute la place, anesthésiant les dimensions de l’individu capables de vibrer aux perceptions éthériques de sa conscience. Ce plein peut alors déclencher de l’inconfort et des tensions qui poussent l’individu à diffracter encore davantage ses énergies par le fait d’être pris par les remords, le sentiment de dévaluation, l’impression de grande faiblesse, c’est-à-dire tous les jeux de renoncement internes qui le maintiennent dans un état d’assujettissement à un corps de désir surexploité par les tensions internes qui le tiraillent en dedans. Tant que l’individu vivra ses tiraillements qui le poussent à calmer ses tensions par le remplissage compulsif de ses corps comme étant plus forts que lui, il subira leur assaut en se sentant victime d’un phénomène dont il ne comprend pas la nature et qui s’impose à lui le réduisant toujours un peu plus à une image dévaluée de lui-même et par conséquent à une disposition d’inféodation à ce qu’il croit plus puissant que lui. Quand l’individu comprendra que ce qu’il remplit en lui à un point de saturation est l’appétit insatiable des forces occultes qui le dépossèdent de ses énergies vitales, il pourra alors se donner les leviers nécessaires pour faire cesser cette tyrannie intérieure. Il reconnaîtra en lui un jeu de forces dont il sentira à terme qu’elles sont étrangères à lui au sens où elles viennent le coloniser malgré lui pour se remplir à travers lui. Le dévoilement progressif de ce phénomène occulte qui consiste pour l’individu à se donner multiples raisons psychologiques de se remplir alors que ce (trop) plein vient nourrir la bête en lui à ses dépens, lui permet de se dés-identifier progressivement de ses tensions corporelles internes pour cesser de leur donner une valeur de survie. De ce fait, l’individu prend de plus en plus de latitude vis-à-vis de ses sensations corporelles pour commencer à y répondre différemment, non pas par le remplissage systématique, mais par l’occupation instantanée de lui-même dans ses corps comme un nouveau réflexe de souveraineté en lui-même. Une fois que ce cercle vertueux est amorcé, l’individu peut alors s’habiter de plus en plus pour se réapproprier tous les espaces internes de son corps et ainsi réduire à néant la bête insatiable qui se nourrissait de sa psychologie.
Sandrine Vieillard