L’individu accède à la réalité de son corps le plus souvent par le prisme des injonctions extérieures qui le mettent en activité et le modèlent au travers de canons plastiques propres aux standards esthétiques de sa culture et de son époque. Le corps devient alors un outil mis à disposition d’un mental qui l’exploite pour atteindre les objectifs qu’il se donne dans son rapport à la matière et d’un affectif qui projette sur lui un idéal de forme factice issu d’une imagerie qui le fige et l’éloigne du réel de ce qui vibre en lui. Le corps peut donc être maintenu longtemps dans une zone aveugle ou tout ce qui émane de ses profondeurs est interprété psychologiquement pour répondre aux impératifs du mental utilitaire et de l’affect illusionné. Cette situation amène progressivement l’égo à se sentir en inconfort avec son corps dès lors que ce dernier donne un signal de faiblesse, de fragilité ou se montre à lui sous une forme jugée comme potentiellement ingrate car ne répondant pas aux standards plastiques espérés. Ce sentiment qui peut revenir à une fréquence variable à la conscience de l’individu participe au fait que l’égo vit une sorte de séparation d’avec son corps, même si lorsque ce dernier se présente sous de bons augures, il s’y identifie totalement. Le mouvement de balancier constant entre la coupure vis-à-vis de son corps et la sur identification à sa forme lorsque celle-ci satisfait son ego place ce dernier dans une position où il ne parvient jamais à trouver un point de rencontre total et permanent avec lui. Cette situation illustre un autre type de coupure de l’individu avec lui-même dans sa propre incarnation qui peut le maintenir orphelin d’une assise réelle à partir de laquelle l’individu peut faire descendre sa conscience dans la matière. Car pour ce faire, l’égo est amené à dépasser son rapport utilitaire et psychologique à son corps pour commencer à reconnaître en lui à la fois la vaillance et la beauté de l’intégrité de ses tissus qui structurent et organisent un paysage d’histoire sensible configuré d’une manière toute singulière à travers sa physiologie et son anatomie unique. Cette spécificité reconnue et aimée de son propre corps dans la pluralité des corps, permet à l’individu de célébrer l’intelligence de la richesse des formes sensibles qui le constituent pour les percevoir et les envisager comme des manifestations appelées à être aimées dans leur intégrité. Tant que l’individu ne parviendra pas à aimer l’intégrité de son corps dans sa beauté première, il restera coupé de lui-même. Tant que l’individu se laissera influencer par les jugements alentours, qu’ils soient publics ou intimes, sur ce que devrait être la forme de son corps, il se laissera piéger par des forces retardataires dont ses interlocuteurs se font le relai sans le savoir. L’amour que l’individu est amené à porter à son propre corps n’est pas une appréciation esthétique ou psychologique de son enveloppe charnelle. Cet amour est la capacité de l’individu à entrer en contact avec la vastitude de son énergie Yin pour en goûter la douceur, la profondeur, la présence intense et indéfectible qu’elle fait vibrer dans l’architecture savante et vaillante parce que toujours en adaptation, de son incarnation. Lorsque l’individu devient capable de goûter à cela, il peut envisager de s’aimer et d’aimer celle ou celui qui se présente à lui dans la singularité de son corps physique. A cet endroit, l’individu peut alors faire l’expérience conjuguée de la beauté et de l’amour pour nourrir un respect intégral vis-à-vis de soi-même et d’autrui.
Sandrine Vieillard