Lorsque l’individu tente d’expliquer psychologiquement ce qui lui arrive dans la vie, c’est-à-dire lorsque d’une part il s’appuie sur les pensées qui lui viennent pour s’en servir de support de rationalisation et lorsque parallèlement il y associe son émotivité pour renforcer ses jugements de valeur visant à offrir un sentiment de cohésion à son égo qui ne connaît que trois manières de s’expliquer la vie : se juger, juger autrui ou se sentir victime de l’existence, alors l’individu tombe dans le puits sans fond du mensonge. La grande perversité de ce mensonge est qu’il assure à l’égo de l’individu sa sécurité affective puisque ce dernier n’a jamais eu recours à autre chose que ces appuis psychologiques pour fonder ses assises identitaires. Il est donc extrêmement difficile pour lui de se sortir rapidement et de son propre chef de ce mensonge. S’il en était extrait instantanément, cela viendrait faire voler en éclat la totalité des fondements perceptifs, émotifs, et mentaux avec lesquels il s’est bâti dans son rapport à lui-même et aux autres. Cela constituerait un choc vibratoire d’une violence inouïe dont il ne se relèverait ni psychiquement, ni physiquement. C’est la raison pour laquelle la vie s’organise selon des schémas initiatiques à partir desquels l’individu traverse plusieurs entrechocs de vie étalés dans le cours de son existence qui, tout en étant psychologiquement vécus comme de potentiels effondrements, sont le plus souvent calibrés pour qu’ils soient à la mesure de ce que l’individu est en capacité d’absorber psychiquement. À partir de là, et cela peut commencer très tôt dans sa vie, l’individu traverse des évènements oppositionnels qu’il est progressivement amené à décoder en dehors des interprétations psychologiques qu’il a coutume de projeter car ces dernières ne lui permettent jamais à terme de sortir de son ignorance de qui il est réellement. Pour ce faire, l’individu a besoin de sortir de son attachement aux formes, c’est-à-dire qu’il a besoin de cesser de croire ou encore de donner une valeur existentielle et personnelle à la coloration des expériences qu’il fait. En clair, l’individu a besoin de s’« anégoïser », c’est-à-dire qu’il a besoin de transmuter totalement les assises mémorielles de son égo pour toucher à l’universel en lui. Ce besoin peut, pour beaucoup d’égos, paraître totalement contre-nature et être perçu comme cruel car offensant les soubassements affectifs et moraux qui sont les leurs pour vivre dans ce monde. Il suffit néanmoins d’observer minutieusement les écueils des tournures que prennent les vécus et les relations affectives ainsi que les travers générés par les systèmes introduisant des valeurs morales pour faire le constat que ces cadres, qui ont servi en leur temps à travers le mémoriel involutif de l’humanité, ne parviennent pas à faire cesser la division dans ce monde et à atteindre la dimension universelle de la femme et de l’homme. La révolution intérieure qui s’opère dans la psyché de celles et ceux qui connaissent un processus d’« anégoïsation » par une mise en initiation individuelle, vise précisément à neutraliser, c’est-à-dire à arriver à épuisement, dans l’ancienne structure de leur psyché, de la totalité de leur système de croyances qui a servi de cadre de référence comme principe de vie. Cet assèchement des structures anciennes, cet épuisement des croyances est long et souffrant pour l’individu et produit de multiples décoffrages intérieurs qui le poussent à sortir graduellement des schémas explicatifs psychologiques de son existence. Cette sortie lui permet de s’ouvrir à une perception où la réalité universelle de la femme et de l’homme cesse d’être un concept intellectuel abstrait et perverti pour devenir une émergence tangible qui n’a plus besoin d’être idéalisée parce que l’individu l’incarne naturellement dans un rapport à autrui lavé de toute forme d’inféodation ou de domination. En effet, son égo en phase de transmutation n’est plus à la recherche d’une sécurisation affective fondée sur une identification à des systèmes de valeurs contenant en leur sein les prémices de la division permanente, source d’une souffrance acceptée comme étant le destin d’une humanité n’ayant connu que le martyr. Au cours de son initiation, l’individu sera conduit à dépasser cette condition pour inventer de nouveaux paramètres d’existence capable de renverser les conditions archaïques de vie qu’il a cru devoir subir ad vitam æternam et dont la mémoire tenace qui vibre jusqu’au cœur de ses cellules doit être définitivement dissoute.
Sandrine Vieillard