La notion de ne pas croire ses pensées est un aspect particulièrement difficile à concevoir pour l’individu qui est pris jour et nuit dans l’idée que c’est lui qui pense ce qu’il pense. Prisonnier de cette expérience intime que rien ne semble contredire du fait même que cette expérience équivaut à sentir en lui l’émergence de pensées qui viennent colorer son univers intérieur et déterminer son rapport au monde, l’individu n’envisage pas une seconde que cet univers mental dans lequel il baigne littéralement au sens où ce bain détermine tout le fonctionnement de son système nerveux et par extension de ses réactions face à ce qui est extérieur à lui, est un univers mensonger. Reconnaître ce mensonge à l’intérieur de lui est comme un traumatisme pour l’individu qui ne peut envisager, à partir des assises identitaires issues de cet univers, l’ampleur de son ignorance face à une mécanique interne de la psyché et du corps régies par des lois psychologiques qui l’assujettissent en permanence à une vision polarisée de lui-même et du monde. Se départir de cette identification tenace aux pensées qui s’invitent dans sa tête sans demander de permission et viennent coloniser son mental, est un tour de force que l’individu a beaucoup de difficulté à réaliser. Cette difficulté vient d’une systémique extrêmement perverse liée au fait que ces pensées, que l’individu s’est habitué depuis toujours à considérer comme étant siennes, ont une telle emprise sur lui qu’elles sont devenues avec le temps de son expérience de vie ses seules et uniques piliers identitaires. Cette fausse assise de soi est puissante non seulement parce qu’elle occupe tout le terrain mental mais aussi parce qu’au fil du temps, elle s’est solidement arrimée à la densité du corps physique de l’individu à un point tel que son corps est devenu le réceptacle vibrant et consentant des pensées qui viennent occuper le mental. Le corps devient alors l’extension agissante et vibrante de l’univers du mental qui lui-même vient, par sa manifestation dans la matière, alimenter les mêmes logiques connues auxquelles le mental est habitué tels des conditionnements opérants. La boucle est bouclée. Le piège est fermé. Le mensonge est scellé. L’individu croit que c’est lui qui pense et se définit dans cette bulle mensongère dont il ne pense même pas à sortir car rien à l’intérieur de cet univers ne peut constituer une invitation à faire éclater la totalité des schémas habituels qui font sa conscience de lui-même et du monde et constitue le socle de sa sécurité affective. Sortir de cette bulle équivaut pour l’individu à se faire mourir à sa propre sécurité affective pour s’extirper de sa prison et aller vers l’inconnu de lui-même. Ce mouvement ne vient jamais spontanément car tout dans les ressorts psychologiques de l’individu est paramétré pour qu’il revienne toujours au centre de ce qui le sécurise. Ce sempiternel retour au connu se traduit par des fuites psychologiques que l’individu enclenche quand il est en prise avec des zones de tension que la vie lui présente. Ces fuites sont nombreuses, elles prennent des formes multiples et consistent toujours pour l’individu à ne pas aller voir à la frontière de sa bulle pour en percer la paroi et initier la destruction graduelle de toutes ses anciennes assises identitaires qui l’ont maintenu prisonnier dans un périmètre extrêmement limité de lui-même. L’individu qui connaîtra dans sa vie des brisures et des effondrements suffisamment puissants face auxquels ses stratégies de fuite seront inopérantes sera potentiellement amené à comprendre qu’il n’a pas d’autre choix que d’aller s’aventurer de l’autre côté de ce qu’il croyait être lui-même. Il pourra alors faire l’expérience de la déconstruction progressive et continue de tous les systèmes de valeur qui ont constitué les fondements de ce qu’il croyait être et pourra s’engager dans la redéfinition de ce qui est réel en lui. Dans cette redéfinition, la conscience de l’individu génèrera son propre savoir d’elle-même dans l’instantanéité d’une présence au monde libérée de tous voiles mensongers venus des polarités de la pensée.
Sandrine Vieillard