Quand l’individu vit l’émotion qui le traverse tout en comprenant que cette dernière est la manifestation de toute la charge des chocs de la vie qui se sont cristallisés dans ses corps comme un moyen de résistance pour survivre aux conditions involutives de son existence, il peut alors vivre son émotion en cessant de se sentir victime, ou encore en cessant de blâmer sa propre personne ou autrui. Il vit pleinement son émotion en reconnaissant la fonction de survie que les souffrances qu’elle exprime ont joué. L’individu peut alors s’aventurer sur le terrain de son extrême sensibilité sans craindre d’être avalé ou englouti par les poussées émotionnelles que ces chocs peuvent faire émerger car il peut regarder ces chocs qui ont provoqué autant de bris de soi en lui-même à la lueur de sa conscience que ces bris sont le fruit d’une période involutive de l’humanité où les individus n’ont pu faire autrement que de créer et de vivre en continue la division sempiternelle de leur être parce qu’il n’étaient pas conscients de ce qui est réel en eux. Cesser de fuir ses propres émotions et sa propre vulnérabilité est pour l’individu un pallier de compréhension subtile de ce qu’il a à découvrir de lui-même. Dans ce mouvement, il devient son propre consolateur, non pas parce qu’il est enclin à vouloir amoindrir la désintégration des traumatismes qui se sont cristallisés dans ses corps, mais parce que dans son intense émotion, il comprend ce qu’il vit à la fois à une échelle individuelle et universelle et n’a plus besoin ni de rationaliser son ressenti, ni de fuir, ni de se victimiser. Il pleure la déchéance d’une humanité piégée dans les schémas involutifs imposés à la psychologie humaine par l’action des forces descendantes et par ses pleurs, il restaure en lui sa propre dignité.
Sandrine Vieillard