L’individu comprendra, parmi l’ensemble des pièges que la spiritualité lui tend, que la notion de terre mère (Gaïa) s’inscrit dans l’épaisseur du mensonge cosmique présenté ici sous des formes attrayantes de retour aux sources alors qu’elle repose sur un type particulier d’aliénation à un certain système de valeur. Ce piège spirituel mettant au centre Gaïa comme principe central de la vie de l’individu appartient à l’éternelle mécanique de la croyance psychologique. En l’occurrence ici la croyance en l’existence de lois extérieures à lui, ici des lois naturelles, qui régiraient, pour le bénéfice de l’individu, son existence. À partir de cette croyance, l’individu peut ériger des règles individuelles et communautaires qui lui servent de cadre de référence pour se définir dans son rapport à la vie et dans son rapport à l’autre. Parmi ces règles, le retour à la terre et le travail paysan figurent parmi les principes fortement valorisés qui peuvent conduire, si l’individu n’est pas suffisamment vigilant et centré dans son identité propre pour toujours maintenir une relation d’équilibre avec elle, une forme d’aliénation à la terre calquée sur une logique de dur labeur déjà connue dans l’histoire de l’humanité. Dur labeur qui n’est qu’une forme, parmi d’autres, de sacrifice de soi en rapport avec des lois qui ont fait autorité depuis des lustres sur lui, son corps et sa psyché. À l’ère d’une société industrielle qui a expérimenté toutes les formes possibles d’anéantissement du vivant, le rêve de Gaïa peut agir comme un retour à une forme archaïque de soumission à des lois naturelles qui, à terme, doivent être dépassées par l’individu ayant compris qu’au cœur de sa conscience, sa volonté son intelligence et son amour pour le vivant doivent s’allier pour inventer de nouvelles formes de rapport à la terre où cette dernière, qui a été sacralisée depuis la nuit des temps, ne soit plus vécue comme une déesse face à laquelle il s’agit de s’agenouiller pour y trouver son identité. Car derrière la face divine d’une forme sacralisée, il y a toujours le visage du mal inscrit dans la polarité de l’existence involutive.
Sandrine Vieillard