L’individu doit apprendre à traquer l’expression des forces descendantes qui créent une fracture entre lui et autrui et par extension une fracture en lui. Ces forces sont particulièrement insidieuses car leur densification dans les corps de l’individu au cours des siècles est telle qu’elles ont fini par se confondre avec son sentiment d’être lui-même. Ce faisant, l’individu incarne les systèmes de valeur que son milieu et son histoire lui ont transmis. Il est de bonne foi quand il croit que sa pensée polarisée lui sert de boussole. C’est à partir d’elle qu’il développe ce qu’il considère être son libre arbitre. Cela devient son espace psychique qui abrite toute la mécanique circulaire de l’argumentation interne lui permettant de se donner raison dans les différentes circonstances de sa vie. Plus il se donne raison, plus il sent qu’il y a quelque chose qui cloche parce que cela débouche irrévocablement sur le conflit intérieur et la discorde avec autrui. Dans cette prison bien gardée par toutes les forces astrales qui se nourrissent des pensées remâchées, l’individu n’a jamais envisagé ni senti ce que cela fait d’être dans le réel de lui-même, c’est-à-dire ce que cela fait d’être exempt de toute polarisation des formes de l’existence. Aucun individu ne peut être blâmé pour cette ignorance car il n’a rien connu d’autre. Il succombe à un tel flux de pensées qu’il ne parvient pas à ouvrir une brèche lui permettant d’examiner ce qu’il serait s’il cessait de se prendre lui-même ou n’importe quelle autre figure comme la mesure de ce qui est vrai ou faux, bon ou mauvais, etc. Quand la brèche est ouverte, par une parole, un texte, ou une révolte intérieure de l’individu qui pressent les servitudes qu’il subit, alors un renversement peut s’enclencher et déboucher sur une désidentification graduelle de soi à l’égard de toute forme qui se présente comme devant être crue. Ne pas croire devient le plus haut degré de liberté intérieure que l’individu se donne pour rencontrer le réel de sa conscience cosmique.
Sandrine Vieillard